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Montréal Anyways
09. mai
2013
Non classé
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Comment on dit «hipster» en Serbo-Croate?

C’est situé dans mon ancien quartier – le Schillerkiez comme «chiller» – sur une rue qui s’appelle Selchower comme «show off» où se trouvent aussi une friperie vintage et un vynil shop. Le truc trop, trop hip! En fait, non, le Schillerkiez n’est hip que pour ses résidents, c’est-à-dire que oui, les gens sont très cool là-bas mais finalement ils n’ont aucune culture et rien à dire, vous le voyez dans leurs yeux et vous savez le genre de gens habillés vintage qui détournent la tête quand on leur adresse un sourire. Voilà.

Mais je cherchais des lieux littéraires à Berlin et celui-là a ouvert le 22 juillet 2012, c’est-à-dire le jour-même d’un cambriolage chez moi à trois rues de là, je voulais vérifier s’ils n’avaient pas mes Fleurs du Mal version mi-Français mi-Allemand. Alors j’entre et qu’est-ce que je vois?

Non, pas mon livre, mais un hipster: un vrai de vrai, avec les cheveux et les pantalons trop courts et tout. Quelle surprise!

Le nom : Panoq ou Taquod our Quepod en tout cas, c’est comme le baleinier dans Moby Dick, enfin un nom un peu nul même si le livre est aussi bien écrit qu’impossible à terminer pour un ADD comme moi, mais le concept m’a attiré – et un signe sur la porte: «Nein, hier wird kein Elefantenfutter verkauft» (je vous laisse traduire) – le concept c’est-à-dire une librairie internationale, avec des livres en plus d’Allemand et Anglais, en Danois, Turque, même Chinois et… en Français. Je suis ressorti là-bas avec 9 livres et une facture de 31 euros.

Vous avez bien compris, à 3 euros le livre, le hipster achète des livres de clients (1 euro) ou sur internet et les revend trois fois le prix comme toujours, mais à ce prix là, c’est très raisonnable et rien à plus de 6 euros et où ailleurs trouver des livres français à Berlin, quoiqu’on m’ait parlé un jour d’une librairie française à Berlin qui s’appelerait Zadig, évidemment comme le Voltaire, Zadig vous savez qui vient de l’Arabe («saddyq»=le véridique) et de l’Hébreu («zadik»=le juste) et non pas de «sadique» et d’ailleurs il y a là-dedans une phrase très «saddyq»: «Il n’y a point de mal dont il ne naisse un bien.»

En tout cas, on n’a pas à se plaindre de la section française du Quatod. Une bibliothèque pleine à rebords de classiques surtout, mais aussi d’assez bons livres de la fin 19e début 20e. J’ai mis la main sur Carmen et treize autres nouvelles de Mérimée, un gros roman d’Aragon, un petit de Simenon, deux moyens de Daudet et Cendrars, et quand même, dans le genre je-ne-regrette-pas-du-tout-mon-achat un recueil de poésie de Houellebecq (La Poursuite du Bonheur) et un livre humoristico-philosophique de Stendhal intitulé «De l’amour», titre pompeux sur les bords mais pas du tout du tout du tout…

(Et je vous dis mon truc de sélection: c’est pas trop long et ça vaut la peine. Chaque auteur qui ne m’indiffère déjà pas et surtout ceux que je connais pas, je prends de lui un livre au hasard, je l’ouvre au milieu et je lis deux, trois, quatre phrases des fois une page, et si ça me fait rire ou battre mon cœur, je le mets de côté, puis quand le libraire me regarde en se demandant si je vais acheter quelque chose ou si je fous simplement le bordel, je les prends un à un et je lis la première page et si ça me donne envie de lire la suite, par exemple le Stendhal : «L’immense majorité des hommes, surtout en France, désire et a une femme à la mode, comme on a un joli cheval…», je prends.)

J’ai aussi pris Ainsi Parla Zarathoustra de Nietzsche parce que j’ai oublié le mien à Montréal, et il y avait deux traductions, une des 1970s que l’auteur rendait tout à fait comestible et une autre des 1990s dans le respect très peu nietzschéen mais absolu de l’Allemand original, j’ai pris la première mais qu’en pensez-vous, vous? J’ai lu hier cette phrase du traducteur brésilien Haroldo de Campos qui dit «La traduction comme transfusion. De sang. Ironiquement on pourrait parler de vampirisation, en pensant cette fois-ci à la nutrition du traducteur»… et je ne sais plus quoi penser. C’est comme les 72 houris promises au paradis des musulmans. On traduit par vierges ou raisins blancs les gars? Ils ont choisi vierges. J’ai fait la même chose.

Côté Anglais, c’était un peu décevant en tout cas en ce qui me concerne pas d’Hemingway et côté Allemand je ne lis pas encore, mais pas de Nietzsche… mais bon, malgré l’absence de mes deux auteurs favoris, ce que j’ai trouvé très bien, c’est qu’il y avait des livres en une dizaine de langues européennes y compris une grosse étagère de livres en Polonais et j’ai pris un dictionnaire Anglais-Polonais pour Manon qui part au Far-Est ce weekend.

Et parlant de Pologne, vous connaissez Manaam? Eh bien c’est un groupe polonais et ils trouvent que le Français, c’est bizarre même que dans leur chanson French is strange, ça dit «Francuska milosc, francuska glina/ Markiz de Sade i gilotyna/ Zaby slimaki i Tom Eifele / Jean Paul Sartre na Montmartre.» Vous comprenez? C’est drôle, moi aussi.

Revenons à nos baleines.

Il y avait même là une section intitulée «Andere» (autres) et j’y cherchais un livre en Serbe pour Mirjana, mais je ne sais pas du tout à quoi ça ressemble ça, le Serbe.

Je vérifie et j’y retourne.

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Article : En souvenir d’August Spies
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4
2 mai 2013

En souvenir d’August Spies

Laissez-moi aujourd’hui me faire historien parce que personne ne parle plus d’August Spies, sauf les cerisiers qui sont magnifiquement en fleurs aux pieds de l’ex-mur de Berlin… et Manon mais c’est qu’elle le prononce mal: August Zwei (à moins qu’elle ne parle du bar de bobos où elle va toujours le mardi, ayant congé le mercredi la chanceuse!)

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Au Haymark Martyrs Monument en banlieue de Chicago, sous les pancartes laissées là par des anarcho-nostalgiques, les derniers mots qu’auraient prononcés August Spies: «The day will come when our silence will become more powerful than the voices you are throttling today.» (Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous égorgez aujourd’hui.) Crédit Photo: Forest Park Review

Quand je dis personne, je n’inclue pas tous les médias bien sûr: en Allemagne, il y eu le Stern (centre-gauche), le Berliner Kurier (le tabloïd de Berlin-Est) ou quelques médias en Thuringe (ancienne DDR), Rue 89 en France, trois journaux en Italie, un en Hongrie, un à tendance communiste en Turquie, et surtout des publications en Amérique Latine, mais aucune canadienne et deux publications américaines seulement: l’amateur North Carolina State University Technician Online et le Forest Park Review de Chicago*.

Pas étonnant parce que le 1er mai est célébré officiellement comme la «Journée internationale des travailleurs» partout dans le monde sauf aux États-Unis. Ce qui est toutefois étonnant parce que c’est aux États-Unis, et à Chicago plus exactement (à Forest Park, en banlieue, on y a érigé un moment – le Haymarket Martyrs Monument), qu’est originaire ce fameux May Day. On le confond toutefois en Europe avec une fête du printemps, surtout ici à Berlin, où j’ai vu beaucoup de policiers et pas du tout de manifestants et surtout beaucoup d’ambulances pour ceux qui avaient vraiment trop bu.

Mais les Allemands ont la mémoire courte et ne savent peut-être pas non plus que la techno sur laquelle ils ont dansé toute la journée hier est aussi originaire de Chicago, alors frappée par la récession de 1982 (des taux de chômage supérieurs à 2009), qui a servi à l’adoption de politiques néolibérales pensées par Milton Friedman… à Chicago.

Ah Chicago! Toi qui fus fondée par Jean Baptiste Pointe du Sable, un trappeur d’origine dominicaine ou canadienne-française (va savoir), qui vécut d’abord de fourrures, puis de viande de porc – on t’appelait la Porkopolis. Toi dont l’efficacité de la «meat packing industry» a inspiré, à Détroit un peu plus loin, Henry Ford et l’application totale de la division du travail par les lignes d’assemblage, critiquée par Karl Marx et Adam Smith qui écrivait : «The man whose whole life is spent in performing a few simple operations […] generally becomes as stupid and ignorant as it is possible for a human creature to become.» Carl Sandburg t’a bien décrite, en te surnommant le «Hog butcher for the world» et en ajoutant : «Maybe we ain’t got culture, but we’re eatin’ regular.»

Voilà pourquoi ce ne sont pas les Américains qui ont foutu la pagaille à Chicago le 4 mai 1886, mais des Allemands qui étaient typographes, journalistes, patrons d’une entreprise de levure et d’un magasin de jouets. Celui qui a été accusé d’avoir fabriqué la bombe artisanale lancée aux policiers ce jour-là, Louis Lingg, 23 ans, était carpentier. August Spies, lui, travaillait dans une usine de parapluies avant de fonder, à 21 ans, une entreprise de tapisserie d’ameublement ou, en bon québécois, de «gosseur de coussins.»

Ils avaient tous un point en commun: ils avaient lu «Das Kapital» de Karl Marx qui avait été publié en 1867 mais traduit en Anglais en 1886 seulement. Ils lisaient aussi le Chicagoer Arbeiter-Zeitung, quotidien anarchiste qui était imprimé à plus de 6000 copies et édité par l’architecte berlinois Paul Grottkau et August Spies, né dans un château en ruine, le Burg Landeck, détruit en 1525 lors de la «révolte des Rustauds» et c’est lui qui le dit, mais si c’est vrai, c’est fou à quel point le destin peut exister parfois…

Dites, ça vous surprend tant d’Allemands à Chicago ? En 1870, il y avait près de 300 000 habitants à Chicago dont 52 316 (17%) Allemands, traités comme les Turcs en Allemagne.

Le 1er mai 1886 (choix aléatoire), ils étaient donc près de 500 000 Américains (1 % de la pop) – dont beaucoup d’immigrants – en grève pour demander la journée de 8 heures.

Le 3 mai: 6 morts, une vingtaine de blessés en marge d’une grève à la McCormick Harvesting Machine Company, qui fabriquaient des moissonneuses-batteuses.

Le 4 mai: dans le Arbeiter-Zeitung, August Spies décrit les policiers de la veille comme «75 well fed, large and strong murderers, under the command of a fat police lieutenant».

Il termine son éditorial ainsi (ma traduction):

«Hier soir, des milliers de copies du pamphlet suivant ont été distribuées dans tous les quartiers de la ville: “Vengeance! Vengeance! Travailleurs, aux armes!“

Hommes de travail, cet après-midi les chiens de vos oppresseurs ont assassiné six de vos frères à la McCormick’s. Pourquoi les ont-ils assassinés? Parce qu’ils ont osé être insatisfaits du lot que leurs oppresseurs leur ont assigné. Ils demandaient du pain et, en réponse, ils leur ont donné du plomb, sachant qu’ainsi le peuple est la plupart du temps effectivement réduit au silence. Vous avez enduré année après année toutes les humiliations sans protester, vous avez besogné à partir de tôt le matin jusqu’à tard le soir, vous avez souffert de toutes sortes de privations, vous avez sacrifié vos enfants. Vous avez tout fait pour remplir les coffres de vos maîtres — tout pour eux! et maintenant, quand vous les approchez et les implorez de rendre votre fardeau un peu moins lourd, comme récompense pour vos sacrifices, ils vous envoient des chiens, la police, pour vous soigner militairement de votre insatisfaction. Esclaves, on vous demande et vous conjure par tout ce qui vous est sacré et cher, de venger le meurtre atroce qui a été commis envers vos frères aujourd’hui, et qui va sûrement être commis envers vous demain. Hommes travailleurs, Hercules, vous qui êtes arrivés à la croisée des chemins. Lequel choisirez-vous? L’Esclavage et la faim, ou la liberté et le pain? Si vous choisissez le dernier, alors n’attendez plus un instant; alors, le peuple aux armes! Annihilons les bêtes en formes d’humains qui s’autoproclament dirigeants! Annihilons-les sans compromis. Ceci doit être votre devise. Pensez à ces héros dont le sang a fertilisé le chemin du progrès, de la liberté et de l’humanité, et faites votre possible pour être à leur hauteur.»

Signé: «Vos frères.»

Une bombe a été lancée sur les policiers qui ont répliqué: il y a eu une dizaine de morts, une centaine de blessés et August Spies et d’autres ont été pendus après un procès louche.

Voilà pourquoi le 1er mai.

Pendant que dans les rues de Berlin, ça fêtait pour oublier, peut-être, les autres jours de l’année où on fait des choses qui nous intéressent pas, pour des gens qu’on connaît pas.

En Allemagne, le 1er mai est la Walpurgisnacht (pour Saint Walpuga, un saint anglais canonisé le 1er mai 870), et c’est à peu près le contraire de l’Halloween (six mois après), et donc la nuit où la frontière entre notre monde et le monde spirituel est assez mince et où, traditionnellement, on allume des feux de joie pour chasser les mauvais esprits.

Je n’ai pas vu, non plus, de feux de joie, mais j’ai vu des cerisiers en fleurs, comme quoi la nature a meilleure mémoire que l’homme et ça me rappelle une chanson justement…

«Mais il est bien court le temps des cerises
Pendants de corail qu’on cueille en rêvant.»

* J’ai recherché «August Spies» sur Google News. Cela inclue donc uniquement les médias qui utilisent l’alphabet latin et pas du Moyen-Orient, d’Europe de l’Est et d’Asie.

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25. avril
2013
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Vive la bureaucratie!

Me voilà en Allemagne.

Je suis ici dans un programme d’échange avec la Humbuldt-Universität-zu-Berlin qu’on dit HU comme si on parlait à un cheval. Et vous vous en doutez, pour s’inscrire à la HU, il y a des tonnes de papiers à collecter chez des gens qui passent leur journée devant un ordinateur à faire des affaires très ennuyantes. Voici donc un article très ennuyant sur eux.

Premier arrêt : la HU où je suis accueilli par une citation de Karl Marx («Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde ; il faut désormais le transformer») pour me rappeller qu’on est ici dans l’ex-université de Berlin-Est vidée bien sûr de ses communistes de profs. C’est le bordel ici, des constructions partout, on se croirait en 1945, et il y a au bureau des relations internationales une dame qui parle pas vraiment anglais et une stagiaire qui traduit et je m’étais préparé, donc j’arrive tout simplement, et quand on me demande les papiers et tout et tout, je fouille dans mon sac et comme si de rien était, je leur demande s’ils ont soif et je sors du jus de rhubarbe. Il faut bien les nourrir ces gens-là.

Là-bas, on me dit que tout est en ordre, et cetera, je suis bel et bien inscrit et bienvenue et tout et qu’il ne me reste qu’à payer 230 euros pour la passe de métro. «Non, merci je prends le vélo.» «T’as pas vraiment le choix…» «Ah bon?» «Oui, c’est…» «… des frais cachés quoi?» «Non non, c’est les “frais semestriels“» «Mais je paye déjà les frais de scolarité au Québec.» «Au Canada? Ah, alors, c’est 280 euros.» «Comment ça?» «C’est comme ça.» Si je peux contribuer à la démocratie allemande…

«Ah! En passant, êtes-vous des liseurs de livres?» J’ai de la littérature aussi : Moby Dick, ça vous dit? Ou les poèmes choisis de William Blake ou encore John MacDonald, One Fearful Yellow Eye, c’est très bon ça, ou bien Dean Koontz, Intensity, un bestseller du New York Times. Allez, prenez les c’est gratuit. Bon, la dame lit pas l’anglais, mais la stagiaire tu les veux? Je te les offre. “Non merci : trop de trucs à lire pour l’uni“ «Allez!» «Bon, d’accord, ça sera le Moby Dick» Je lui récite le début : «Call me Ishmael. Some years ago – never mind how long precisely – having little or no money in my purse…»

Elle s’est rappelé d’un truc : comme nouvel habitant de Berlin, j’ai droit à 50 euros de la part de la ville. «Avant c’était plus», ajoute-t-elle. Merci Hermann Melville.

Deuxième arrêt : le Visa Service de la Humdolt-Universität où j’ai le choix, comme me l’apprend la jeune fille hyper sympa à qui j’ai parlé, soit de leur laisse mon passeport pour une période de 6 semaines ce qui est hors de question, soit de prendre un rendez-vous autour du mois de septembre donc juste après mon départ, soit de me présenter dans un autre bureau dans un quartier miteux de Berlin un lundi ou un mardi vers 5h30 du matin, et ça ne garantie rien du tout Dans tous les cas, c’est 110 euros. Ching. Ching. J’étais tellement content que je lui ai laissé entendre que son boulot était nul et elle m’a répondu: «T’as déjà rencontré des Nords-Coréens toi?» Ah oui, vu comme ça…

Troisième arrêt : le Bürgeramt pour inscrire mon lieu de résidence. Évidemment, là, on parle pas anglais, mais pour pratiquer mon allemand, c’est super! Surprise : aucun frais cachés nulle part. Inconsciemment, j’ai donc laissé mon tout nouveau smartphone sur la chaise où je m’étais endormi en attendant mon tour, et 30 minutes plus tard, lorsque je m’en suis rendu compte, et on m’accueille par un «Nice pictures!». Merde… Ils ont vu ça! Ouh la la… «Je reviens d’Afrique» «Et la fille c’est qui?» «C’est… hm… une amie. Elle parle très bien allemand, vous savez.» «Une noire qui parle allemand?» «Bah… ouais.»

Et le dernier arrêt mais non le moindre : le Teckniker Krankenkasse, c’est-à-dire l’assurance-maladie. Je pensais qu’il me suffisait de demander une exemption parce que j’ai déjà une assurance privée au Canada qui me couvre à l’étranger jusqu’à 5 millions, mais non, on est tellement gentil ici qu’on veut s’assurer que j’ai bel et bien une assurance ce qui veut dire qu’elle doit être allemande, au moins, c’est une belle grande blonde qui s’appelle Tanja Wunderlich ce qui veut dire «hors de l’ordinaire» qui m’accueille. «C’est combien?» «78 euros par mois.» «Et on te les prends directement sur ton compte si tu préfères. Comme ça, t’auras pas à te tracasser.» «C’est gentil.»

Alors les formalités : «Es-tu marié, as tu des enfants?» «J’aimerais bien.» «Ah bon, les Canadiens se marient jeunes?» «Non, mais je suis Québécois, on est un peu bizarre.» Elle m’explique que les Berlinois attendent habituellement la fin trentaine avant de faire des bébés. «À 30 ans, ils étudient encore.» «Mais c’est pas très santé ça.» «C’est pour ça qu’on existe.»

Puis j’attends, je signe des trucs, je lis même pas, de toute façon je comprendrais rien, on me donne des papiers qu’il faut que je donne à… je ne sais pas trop qui.

En tout cas, je me sens bien, ça faisait presqu’une heure que j’attendais déjà, je continuais ma lecture très lente de «A Farewell to Arms» en écoutant du Tallest Man on Earth. Et puis c’est très beau le TK : spacieux, beau design, on nous offre le café gratuit et on voit tout de suite que c’est un truc d’assurances et non pas un hôpital.

Bref, c’est fini et je la remercie de son petit cours sur la «pregnancy of Berliners».

Et j’ajoute, pour rire: «I’ll test that.»

Ça lui a pris trois seconde à comprendre. Puis, surprise : elle me jette, haletante, d’un regard qu’on comprend dans toutes les langues: «If you need help with that, I’m here.»

Quoi? J’ai bien entendu?

Bouche bée je suis.

«Oh, see you on Tuesday, right?»

Ah oui: je dois repasser là mardi pour payer les 78 euros par mois et aussi à la HU pour les 280 euros et les 110 pour le VISA et ça commence à faire 800 euros ça.

Ca fait cher un peu pour une blonde aussi hors de l’ordinaire qu’elle soit, trouvez pas?

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19. avril
2013
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7

Écrire

Ça va mal, pas trop, mais un peu, c’est-à-dire qu’à peine de retour de Dakar, j’ai passé quelques jours à ne rien faire du tout (absolument rien du tout) en attendant de commencer les cours à la Humboldt Universität zu Berlin et comme d’habitude dans ces cas-là, je me pose des tas de questions, et dont une en fait qui m’a été posée par une amie: «Tu as un boulot toi?» et moi de répondre, sans réfléchir: «Oui, je suis écrivain». Ouch.

Comprenez qu’à peine ces mots sortis de ma bouche je me suis mis à angoisser, mais… mais… j’ai jamais rien publié moi… mais… je fais pas d’argent avec ça moi… mais… mais… je suis pas écrivain moi, je suis étudiant ou rien du tout ou je ne sais trop… mais… mon oncle il est écrivain, il est connu et tout, il fait des entrevues à la télé… mais … c’est ça être écrivain, c’est un métier comme n’importe lequel: t’écris, t’en vis, t’es écrivain.

Une seconde plus tard exactement, je rafraîchis la page web du «plus grand quotidien francophone d’Amérique» (pas trop dur hein) et tiens: une nouvelle chronique de mon chroniqueur préféré, il était temps, ça faisait presque quatre semaines. Ça s’appelle «Un voyage en Irak» et ça parle exactement de ça: un voyage en Irak. Je la dévore d’un coup, une fois, deux fois, comme d’habitude, et je lui écris un courriel comme je le fais parfois.

– Qu’est-ce que vous êtes allé faire en Irak, M. Foglia?

– Ce que je suis allé faire en Irak? Écrire. Je n’ai jamais rien fait d’autre qu’écrire. Avez-vous d’autres questions?

– Non, merci.

Je suis un peu surpris, lui qui disait en 1989 (je venais de naître): «je ne suis pas un écrivain même si j’aime écrire.» Entre «aimer écrire» et «ne faire que ça», il y a un pas.

– Ah si: une. Ça veut dire quoi: écrire?

Il n’a pas encore répondu mais j’ai une définition pas bête que j’aimerais partager avec vous.

Écrire, c’est: ne pas faire de faute d’orthographe.

Hein? Pas mal, non?

Il y a des tas de livres sur l’écriture et même qui s’appelle «Écrire» de Daniel Pennac (un livre de dessins apparemment), de Marguerite Duras («Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit.») et même celui-là de Jean-Claude Monod: «Écrire: Une petite philosophie du SMS» alors voilà lui, je dirais qu’il est dans le champs gauche.

Un SMS, ça peut être écrire, je ne dis pas non. J’écris d’ailleurs assez bien par SMS ou sur Facebook peut-être même mieux qu’ici, mais «J fini dan kelk minut», ça c’est pas écrire. C’est pas méchant hein, j’ai rien contre les illettrés à iPhone, mais ils perdent leur temps quand ils écrivent «J fini dan kelk minut» parce que moi je t’attends pas 1 sekond.

Voilà.

Écrire, c’est montrer qu’on sait écrire, qu’on a une éducation, une certaine capacité mentale et que cette certaine capacité mentale me dit de prendre du temps pour toi.

Écrire, c’est flirter en fait.

Oubliez cette définition ridicule du Larousse: «Tracer les signes de l’écriture en usant d’un instrument, d’une substance, ou former les lettres d’une certaine façon.»

Bullocks.

Non, écrire, c’est flirter. C’est aussi mentir un peu, non? C’est-à-dire: dire la moitié de la vérité.

Ça je fais bien.

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15. avril
2013
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3

Un samouraï à Dakar

Prenez une carte du Sénégal et tournez la d’un quart vers la droite. Vous verrez : Dakar est la pointe de l’iceberg. On s’est plaint, probablement justement, à la Fondation Konrad-Adenauer – qui se réclame de la droite chrétienne – que le Sénégal était hyper trop beaucoup centralisé et que la totalité du trésor public était redistribuée vers la capitale. Des écoles en paille, il y en a une tonne en dehors de Dakar à ce qu’on dit, mais aujourd’hui, je me fous de tout ça : en dix jours, j’ai trop entendu de Blancs bien-pensants parler de l’Afrique comme d’un enfant handicapé. Ils n’ont certainement pas lu How to Write about Africa dans le Granta 92, ou ils sauraient qu’ils sont franchement ridicules.

Je vous présente donc le Dakar du samouraï que je suis, c’est-à-dire d’un Canadien qui préférerait se faire le harakiri que de se prendre en photo devant la Tour Eiffel.

Ça ne sera pas tout puisque j’ai rempli trois cahiers de notes depuis que je suis ici, mais quand même une demi-douzaine de bonnes adresses pour mieux vous perdre ensuite.

Allons-y.

Le jour.

Dakar, c’est 12 heures de soleil qui ne pardonnent pas, de 7 à 7. On m’avait averti, mais, à peine arrivé, j’ai pris un coup de soleil dans le front et j’ai été étourdi pendant deux jours (je n’étais pas le seul – dans l’avion la moitié des touristes avaient le visage rouge ou pelé et avouons que ce n’est pas très sexy). Même les Africains ici préféraient prendre un taxi que de marcher sous le soleil. Mais il y a une solution locale qui s’appelle: l’ombre. Agrémentez d’un livre ou d’un ami et ça se passe assez bien. Il reste juste à la trouver.

1- La plage du Magic Land. Si vous êtes blancs, oubliez la bronzette. Pour une saucette ça va, mais comme les plages sont treeless, cinq minutes c’est assez. Les Dakarois, pas cons, ont installé des tentes qu’on me dit qu’elles existent ailleurs, mais pour moi c’est du nouveau. Ça fait pas cher pour autant de temps que vous voulez, même pour manger un thiof grillé pêché le matin même et préparé excellemment dans le restaurant dont j’ai oublié le nom mais qui se situe à la gauche du Relais Sportif en regardant vers le Canada. Assurez vous que c’est propre avant d’entrer. C’est un bon endroit pour se salir si vous voyez ce que je veux dire. Et brûlez y l’encens, ça peut être une addition pas désagréable.

2- Le Bideew de l’Institut Français. Comme tout repère d’expats, celui-ci est à fréquenter avec modération, mais il y a quelque chose ici de plus magique que l’«amitié» France-Sénégal: 16 ventilateurs au plafond! Quand j’étais au Nicaragua, c’était au cinéma que j’allais pour me rafraîchir  mais ils sont rares ici. Le Bideew est aussi probablement l’endroit le moins cher au monde pour manger de la bouffe africaine sophistiquée. Pour 3500 Francs (7$), j’ai eu un thon mariné avec une ratatouille délicieuse, servi par un gars en rollers. Ils présentent aussi de bons concerts, mais attention: le public est assez froid.

3- L’Institut Goethe. Détrompez vous : l’Institut Geothe n’est pas le cousin de l’Institut Français dans le sens qu’il n’y pas d’expats ici. La raison est simple: selon le recensement 2013 de la Berlin Mondoblog Foundation, il y a 4 Allemands à Dakar et ils sont même pas Allemands. Mais ils payent un espace superbe dirigé par un «anarchiste» qui l’a rendu 100% Sénégalais. La vue du 5e étage – la bibliothèque – sur la Médina est imbattable avec, en prime, une piscine olympique vide rigolote juste en bas; le Wifi, même sur la terrasse, est 10 fois plus rapide qu’à l’Institut Français (grâce encore à l’«anarchiste»); ils servent du café pour l’instant, mais devraient rouvrir une petite cuisine d’ici quelques mois; le mercredi soir, ils présentent des films, des conférences littéraires de temps en temps – «Au cœur de la littérature» – avec des auteurs sénégalais et, de temps en temps aussi, un vernissage. Vendredi soir, j’ai vu l’expo de Babacar Traore: des photos prises avec un appareil amateur (gracieuseté de sa mère), qu’il a ensuite professionnalisé en computant des dessins magnifiquement colorés. «On se débrouille», dit-il. Mais le top: partout sur le plancher, des journaux déchirés qu’on piétine avec bonheur. Surtout que les journaux sénégalais sont aussi mauvais que les journaux occidentaux. J’en ai moi-même déchiré un le matin même lorsqu’on paraphrasait l’homosexualité en «l’acte contre-nature». Avoir su, je l’aurais amené. Dites bonjour à Michael Jeissmann – le directeur – de ma part. Et si vous voulez entendre parler de l’histoire des mariages mixtes – le sujet de ses nouvelles recherches – il se fera un plaisir de vous raconter le mariage entre Ramsès II et une princesse hittite dont vous oublierez le nom. J’oubliais : ils sont même abonnés au Berlin Poche là-bas avec de superbes articles écrits par… moi!

La nuit.

Je me suis fait réveiller à 7 heures chaque matin par mes co-chambreurs insomniaques sur les bords, et je ne suis pas autant sorti que j’aurais voulu. Cinq fois quand même…

1- Penc Mi : Je vous ai dit que les cinémas étaient rares ici, mais l’un d’eux (qui a fait faillite) se transforme la nuit en club de mbalakh. C’est la boîte qui appartient à Thione Seck, une célébrité ici. Je l’ai rencontré: semble-il rigolo, sympathique. Le mbalakh – du nom d’une percussion locale – c’est difficile à expliquer, mais c’est l’équivalent de la techno hardcore, mais avec un live band. En prime, un danseur en feu à la gauche du chanteur. Le rythme du mbalakh est extrêmement rapide et le chant  – en wolof  – est semblable à celui des muezzins. Je n’écouterais pas ça toute la journée, mais pour se défouler, c’est aussi bon que le Berghain. Le public ici est 99% noir et pas moins chic. J’imagine que le fils du président fréquente le Penc Mi parfois avec ses amis. D’ailleurs, gardez vous une petite gêne avant de vous laisser aller. Je cite un mondoblogueur: «Les clubs ici, c’est pas comme en Europe. Il y a un style de danse qui va avec chaque style de musique. Mal danser, c’est un peu la honte quoi.» Arrivez après les 2 heures du matin et précédez d’un stop dans une dibiterie haoussa pour de la viande de moutons grillée.

2- Les Petites Pierres. J’ai surtout revu là-bas les mêmes têtes d’expats que j’avais vu à l’Institut français, mais je vous en parle quand même parce que ça risque de devenir assez bien si ça réussit à s’«internationaliser». En fait, Les Petites Pierres, c’est le repère de hipsters du jeudi soir. Je me sens un peu ici comme un Klub der Visionäre à Berlin: ambiance relax, DJs branchés, possibilité d’acheter de la bouffe (et du beau linge) et petite différence, le design est beaucoup plus réfléchi ici que dans n’importe quel bar de Berlin (et les toilettes plus propres). Et pour y être allé le jour et rencontré Maya et Erwan – les proprios –, je sais que c’est, en plus de ce que ça a l’air, un effort qui va dans le sens du Sénégal «international» des années 1960. Pourtant, on remarque en entrant un grand panneau avec la citation anti-Senghor de Wole Soyinka: «Un tigre ne proclame pas sa tigritude.» «Ici, la négritude, ça ne parle plus aux jeunes, dit Maya. Ils ont tous accès à internet, même s’ils n’ont jamais voyagé, ils se considèrent comme des citoyens du monde.» Parmi les amis des Petites Pierres, il y a les gars de Recidive Magazine, un webmag de qualité. Pour découvrir le Dakar alternatif, c’est bien, et du reste, bien écrit.

3- Je ne vous apprendrai rien en vous disant que les meilleures soirées sont celles qu’on ne prépare pas. Avertissement: il arrive que Dakar vous garoche une brique à la tête.

Et pour finir: l’adage que tous vrais samouraïs devraient se tatouer sur les fesses: « You belong to me and all Paris belongs to me and I belong to this notebook and this pencil.»

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13. avril
2013
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4

Les Musulmanes sont bonnes

N.B. Mon titre n’a presqu’aucun rapport avec ce que vous lirez ici. C’est un peu voulu.

Je ne m’étais pas levé à 7h du matin depuis belle lurette. Encore moins couché avant minuit. C’est dire que nous avons eu une grosse semaine de formation à Dakar avec les mondoblogueurs et, si on résume à outrance, surtout tenté de briser un mur qui se situe surtout selon Grégoire – notre Reporter sans Frontière en résidence – «entre la chaise et le clavier». Je parle évidemment d’auto-censure.

Comme je ne suis ni 2.0, c’est-à-dire ni Twitter ni Facebook, et même pas photo, et que je vis encore moins dans une dictature militaire, et comme, après trois ans de réflexion là-dessus, j’ai déjà une opinion bien avancé sur comment faire du journalisme, d’entre tous les ateliers que nous avons suivis entre deux plats de riz (c’est le running gag ici), c’est celui de l’écrivain franco-sénégalaise Khadi Hane qui m’a le plus marqué.

En gros, elle nous a dit: «lâchez-vous», «écrivez pour vous», même presque: «ne réfléchissez pas avant d’écrire».

Je ne sais pas si Khadi était sincère par rapport à la totale absence d’auto-censure qu’elle nous recommandait («Si on pense “c’est bien fait pour leur gueule“ – en regard des morts d’une guerre civile – écrivez exactement “c’est bien fait pour leur gueule“») et j’ai bien hâte de lire son livre «Des fourmis dans la bouche» pour vérifier, mais cette semaine j’ai rencontré au moins un mondoblogueur qui ignore totalement l’auto-censure et il s’agit de William. Préparez-vous: ceci est un hommage.

William se décrit comme «journaliste presqu’engagé». Ce qu’il veut dire par là, je ne peux que l’interpréter, mais mon interprétation c’est qu’il aime discourir sur l’actualité, tout en s’en foutant un peu. Salma qui le connait bien pour avoir étudié avec lui pendant trois ans le décrit plutôt comme un «passionné» (qui se cache peut-être). Va savoir.

Peu importe, William, du haut de sa formation d’historien ascendant philosophe, se fait un plaisir d’étaler ses théories les plus controversées à l’heure du petit déjeuner, ce qui a amusé certains, fatigué d’autres. William a démaré la semaine en lion, avec des arguments farfelus sur la polygamie comme nécessité économique, les hommes comme victimes principales du viol, même l’excision comme tradition à peu près acceptable.

Et peu ont la confiance, le charisme et l’éloquence nécessaires pour vanter les vertus du travail des enfants comme William allait le faire avant qu’il ne décide de se calmer, peut-être parce qu’une certaine blogueuse berlinoise changeait automatiquement d’autobus lorsqu’il y entrait.

Mais moi, j’allais plutôt m’asseoir à côté.

Parce que William ne se contente pas de ne pas mentir, il tient à dire toute la vérité, rien que la vérité, pas seulement la moitié qui passe bien comme la plupart d’entre nous.

Et il le peut un peu grâce à Durkheim, c’est-à-dire qu’il ne croit pas à la morale quoi qu’on pourrait dire qu’il obéit à une certaine morale: appelez la honnêteté, sincérité, intégrité.

Il peut surtout parce qu’il écrit bien, comme Céline, comme Nietzsche. J’exagère. Pas tant.

Chapeau bas William.

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12. avril
2013
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10

L’amitié

J’ai vu le monde, des dizaines de villes, et franchement, pour moi, c’est du pareil au même. C’est-à-dire que je n’ai pas ressenti de différences. Vu, entendu, senti, oui…

… mais ressenti: non.

On me demande: «Comment tu trouves Dakar?» «Bah, comme d’hab’ quoi!»

Pourtant, pour la première fois de ma vie, ici à Dakar, j’ai parlé à des musulmans. Pour vrai. «Dites donc, l’alcool, vous êtes alergiques ou quoi?» Je me suis permis parce que le politically correct, les Africains ne connaissent pas et moi non plus d’ailleurs. Vous savez, on a déjà appelé les Québécois les Nègres Blancs d’Amérique, et je ne me réclame pas de la négritude comme ne se réclament plus d’ailleurs les hipsters locaux que j’ai rencontrés aux Petites Pierres, mais je me réclame de l’Afrique. Oui, oui. Je suis, moi aussi, africain.

J’avais fait la blague à Ziad – c’est notre genre de marabout au Mondoblog – en arrivant à l’Aéroport Léopold Ségar Senghor. «Tu sais que j’ai des ascendants africains moi!»

Il m’avait cru une seconde. Mais finalement, c’est vrai.

Enfin, selon Cheikh Anta Diop, qui a donné son nom à l’université qui a été notre université cette semaine les 51 autres blogueurs et moi, à deux pas de chez Senghor justement. C’est Boubacar le Malien qui me disait ça hier midi, après m’avoir expliqué que Jésus s’appelait en fait Îsâ dans le Coran. On lunchait justement à l’université. C’était pour une millième fois du riz et du poisson et on plaignait les boursiers qui faisaient la queue au soleil pour réclamer leurs 60 000 FCFA (120$) par mois. Le soleil tapait à 27 C. Les Maliens grelottaient, eux qui sont habitués aux 40 sur zéro de Bamako.

Donc voilà, pour Diop et les diopistes ou les cheikhantaistes: en gros que l’Afrique est la mère de toutes les nations. Du genre: les pyramides, c’était nous les boys and girls!

Bon.

J’aime bien, mais j’ai une meilleure théorie qui me vient de Michael Jeissmann, le directeur un brin anarchiste de l’Institut Goethe à Dakar que j’ai visité trois fois parce que la vue et le wifi et le café sont les meilleurs en ville. (En passant, je ne suis pas objectif avec lui: M. Jeissmann a vu Can en concert à Münster en 1974. Je bave.)

La théorie, c’était ça : les nations, fuck that shite (veuillez prononcer à l’écossaise).

Bon, quand même, directeur oblige, dans sa bouche à lui, ça sonnait plutôt comme ça: «Les différences de culture, franchement, qu’est-ce que ça veut vraiment dire?»

«Vous savez que Senghor a appris l’Allemand dans une prison nazie en 1942?»

Senghor a lu Goethe, lui a piqué son idée de Weltliteratur, l’a transformé en «Civilisation de l’Universel» et la négritude, c’était, en vrai, ça: la fierté mais pas trop eh les enfants!

Alors voilà. Voilà aussi mon grain de sel dans le débat du multiculturalisme, moi qui, comme Damon Albarn, crache sur Elizabeth II tout en frenchant une Torontoise: fuck l’amitié entre les «cultures», vive l’amitié tout court! Non mais c’est vrai. L’amitié entre deux pays, c’est n’importe quoi. Avez-vous déjà vu deux pays se consoler, vous?

Tandis que tous les mondoblogueurs l’admettront: en quelques jours, on est devenu tous meilleurs amis et ça durera.

On a parlé de polygamie. Les avis étaient partagés. Vous vous rendez compte?

Et pourtant, il y a un langage qu’on partage tous et ce n’était même pas le français, ce langage on le partage même avec les Alaskiens et les Hollandais, c’est l’humour.

C’est Raphaelle – la stagiaire de L’Atelier des médias – qui a fait le meilleur gag:

«Tu veux manger riz, mon chéri?»

Voilà mon idée pour sauver le monde: l’humour, l’amitié et les Africains de l’Ouest ont une très belle façon de jumeler les deux. Ça s’appelle le «cousinage à plaisanterie».

Ça consiste, en gros, à se lancer à la figure, entre ethnies, les pires clichés racistes.

Et de sourire ensuite…

Je rigolais, mon ami.

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04. avril
2013
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0

L’Africa alla Wikipedia

Aujourd’hui Paris (je vous en reparle), demain le Sénégal. Je me sens tout drôle. Je suis le premier dans ma famille proche à aller en Afrique (mon oncle – cartographe – visite Dakar trois fois l’an) et j’ai un peu l’impression que, pour la première fois peut-être, après tous ces voyages en Europe ou en Amérique, j’aborde un territoire inconnu.

Je discutais hier avec une amie d’ami – historienne – qui est spécialisée dans l’histoire de l’Afrique.

Je lui ai dit: «Bon, l’Afrique en 5 phrases!»

Je me souviens seulement de la première: l’histoire de l’Afrique comme discipline n’a commencé que vers 1964 avec l’«Histoire générale de l’Afrique» de l’UNESCO et reste extrêmement stigmatisée encore aujourd’hui. Elle m’a référé au discours de Sarkozy, à Dakar en 2007, qui a dit devant un parterre d’universitaires que «l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire». À ce qu’on dit, le parterre s’est rétréci du deux-tiers.

Mais Sarko, il a quand même un peu raison, non?

L’histoire c’est un récit – fictif comme tous les récits – et un récit qui n’est pas dit, ce n’est pas grand chose. Bien sûr qu’on le dit parfois, mais pas très souvent à la télé – non? – où on nous parle surtout des rois et des châteaux comme celui de Versailles que j’ai visité lundi dernier, mais qui cache quoi derrière? Les taxes… la famine… Derrière l’histoire des rois, il y a toujours l’histoire des rues, et celle-ci, même au Nord, on ne la connaît pas.

Et comme on dit en journalisme (ou peut-être que c’est de moi): «A story is not a story until it gets published.»

Peu importe la stupidité de cela, l’histoire – une fiction je répète – donne une légitimité, une aura peut-être, à une culture donnée.

Je vous assure, encore plus que Versailles – encore plus que la toute petite Joconde dans sa prison de verre assaillie par une armée de samouraïs -, en prenant un jus d’orange aux Deux Magots – là où dinaient Sartre et Beauvoir -, même s’il est à 6 euros ou, encore plus pour moi, un steak au poivre «Hemingway» à La Closerie des Lilas ou en passant devant l’ex-maison de Serge Gainsbourg au 5 rue de Verneuil à 5 minutes de Notre-Dame-de-Paris, j’ai senti l’histoire. Je vous jure, j’ai senti littéralement l’odeur de l’histoire.

J’ai senti aussi la rue du Sénégal mais parce qu’elle puait. Une ruelle déprimante d’à peine 100 mètres dans le 20e arrondissement de Paris. C’est gentil pour l’hommage les Parisiens.

Mais sérieusement, si l’Afrique a une histoire, il lui en manque, j’ai bien peur, l’odeur: les référents, connus de tous, qui font que, ah oui, Léopold Sédar Senghor dînait ici et, hop, la café Touba y est hors de prix. Tout ça existe bien sûr, mais du haut de mon éducation 100% nordique, il aurait fallu faire des efforts que je n’ai pas fait pour y avoir réellement accès. Comme 99% de mes amis, je ne savais pas que la capitale du Sénégal était Dakar ni que Dakar signifiait – dixit Wikipedia – «qui s’y installe sera en paix»  avant que l’équipe du Mondoblog décide de m’y envoyer en formation.

J’ai fait quelques recherches.

Je me suis souvenu qu’un de mes profs de journalisme à Montréal avait passé son enfance là-bas. Je lui ai écrit: «Ai quitté le Sénégal à 15 ans et ai perdu mes bribes de wolof (nangadef: comment ca va?) Les Sénégalais sont intelligents, commerçants et malins!»

Puis mon oncle : « Fais attention à ton passeport et tu vas savoir pourquoi on dit menteur comme un Sénégalais…»

Et quand même, j’ai lu un peu et surtout un texte intitulé : «Léopold Sédar Senghor ou la ‹réincarnation› de Goethe en Afrique noire francophone». Tiens tiens… Moi qui me prend pour un Allemand.

Mais c’est assez court non? Et je crois même que je me sentirais mal d’arriver en «sachant tout», alors que, franchement, je ne sais rien.

Alors, c’est un peu con – mais hautement symbolique – , demain, j’arriverai à Dakar, blanc comme un oeuf avec, sur le dos, la canadienne* que j’ai achetée chez Banana Republic.

Dites donc, les Dakarois, il fait combien chez vous?

Dans les moins ou les plus?

*canadienne: «une veste de cuir ou de toile doublée de laine de mouton. Elle comprend aussi un col amovible en fourrure de mouton doré en forme de châle.» (wikipedia)

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29. mars
2013
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6

Papier Socialisme

– L’argent est un bien public.

– Comme l’eau alors?

– Exactement.

Je ne suis pas socialiste, ou si: je le suis, mais pas dans sa forme capitalisante, c’est-à-dire je ne suis pas social-démocrate. Je le suis plutôt – et ne me jetez pas en prison, je ne planifie pas de révolution – dans sa forme marxisante et je mets tout de suite un bémol, pas pour l’égalité à 100%, mais je suis contre les inégalités trop marquées entre les pays du Nord et du Sud. C’est-à-dire que par marxisant, j’entends que je suis tout aussi contre le socialisme nationaliste à la Suédoise que je suis pour le socialisme international. Je précise encore: je suis indépendantiste et pour la décentralisation à l’Américaine…

Ça paraît complexe tout ça, mais au fond, c’est simple.

Hier, je reçois un courriel de Susana. Susana est une actrice. Susana est aussi Cubaine.

«Dear Friends, I have been approved for the Playback Leadership course […], headed by Jonathan Fox himself, the creator of Playback Theatre. […] But this course will take place in Hungary. […] It is not possible for me to pay the ticket, because of my lack of income. […] If in any way you an support me, please, get in touch with me. […] THANK YOU, DEAR FRIENDS, OR YOUR PATIENCE, LOVE AND DISPOSITION. Con amor // With love, Susana Gil (Actress and conductor of the company Cuerpo Adentro Playback Theatre)»

Vous savez: Cuba a aboli la fameuse «carte blanche» en janvier, un permis de voyage qui rendait les déplacements internationaux beaucoup trop coûteux pour le Cubain moyen. Elle le fait parce que ça ne changera rien du tout: le Cubain moyen n’a toujours pas les moyens de se permettre un mojito, encore moins un billet d’avion, même pour les U.S.A.

Voilà.

Bon, alors moi qui me fait payer un deuxième séjour d’études (en deux ans) à Berlin par le ministère de l’Éducation du Québec et un voyage au Sénégal par RFI (et donc le ministère des Affaires étrangères de France) – même si j’ai un «background» tout ce qui a de plus bourgeois – puis-je moralement répondre à Susana dans des termes empruntés à un concours sous le bouchon d’une bouteille de Coca-Cola: «Better luck next time»?

Non.

Même si je n’ai pas d’argent. Je ne peux pas. Ce serait immoral et je n’utilise pas ce mot-là souvent. Je connais Susana depuis 2011. Une fille simple et géniale. Elle est catho à fond. Quand je suis retourné à Cuba en décembre, elle n’a pas hésité à m’héberger (illégalement) à 2 reprises et m’a même offert à manger, sans rien demander en retour, et moi je refuserais de l’aider en sachant que le même pays – les U.S.A. – qui a colonisé, puis ruiné son pays est le premier partenaire économique du Canada? Je serais un con.

Et pourtant, c’est un peu l’attitude que nous avons, nous autres, au Nord… non?

Voyons aussi ce texte de Boubacar Sangaré, publié hier sur son blogue: https://bouba68.mondoblog.org/2013/03/28/generation-pas-de-chance/

Boubacar a résumé mieux que quiconque le Monboblog:

«Je suis d’avis que tous ces billets ont le mérite de permettre à des jeunes qui ne partagent rien en termes d’éducation, de culture et que sais-je encore, de faire savoir qu’ils ont une aspiration commune: celle de voir se briser les frontières que l’histoire et la géographie ont établies, et que, aujourd’hui des grands mots tels que le droit international, la communauté internationale, la diplomatie…s’acharnent à maintenir et renforcer.»

De lire Marx («Prolétaires de tous les pays, unissez-vous»), assez confortablement installé dans son appartement du 50, rue Jean D’Ardenne à Bruxelles, et de lire Boubacar, le Malien aux parents analphabètes nous rappeler que la «génération causante» c’est plutôt une «génération pas de chance» et de la décrire magnifiquement, ainsi:

«C’est une génération qui accumule les diplômes pour les déposer « aux offres d’emploi du chômage ». Qui n’a rien et qui court le risque de ne rien avoir. Qui prend du thé, fume…jour et nuit pour refouler -au sens où l’entend Freud- le sort malheureux auquel la vie l’ a condamnée. Qui mange aujourd’hui en s’inquiétant pour le lendemain. Qui…qui pense désormais que les études sont un cul-de-sac. Cette génération n’est ni consciente, ni causante; elle n’a pas de chance, c’est tout.»

Disons que ça réveille.

P.S. – Un des mes plus beaux textes que je vous conseille humblement de lire et relire: https://unenfantdemarxetdecocacola.tumblr.com/post/25442918489/die-grenze . Ou au moins cette phrase qui est la plus belle que j’ai écrite: «L’égalité, pour moi, c’est vouloir que mes amis de Cuba, du Nicaragua, de Ville Saint-Laurent [le quartier aux 166 «ethnies» de Montréal où je suis né et ai grandi] puissent voyager eux aussi.»

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Sur les traces de Leonard Cohen

Auteur·e

L'auteur: Nicolas Dagenais
«I mistrust all frank and simple people, especially when their stories hold together.» C'est mon crédo de journaliste. C'est aussi une phrase oubliée d'un roman d'Ernest Hemingway (The Sun also Rises) qui, on l'oublie souvent, a été journaliste avant d'être écrivain. Mais quelle différence, au fond?

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